INDE – Les ghâts de Bénarès, par Xavier Armange

novembre 2008

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Patientez quelques instants, le temps du téléchargement de cette trèèèès longue photo…

PRIERES ET ABLUTIONS DANS UN DÉCOR DES MILLE ET UNE NUITS

Imaginez une ville, une grande ville, plus d’un million d’habitants. La foule dans les rues bondées d’une population colorée et bruyante descend des escaliers monumentaux – les ghâts – pour prier dans le fleuve le plus sacré du monde : le Gange. 

Dans ses eaux bourbeuses, mais pures, où flottent souvent les cadavres gonflés de ceux qui n’ont pas besoin d’être incinérés, tôt matin se baignent des milliers d’hindous, des millions en période de pèlerinage.

Ils prient d’abord les dieux du panthéon indien, Shiva surtout dont c’est la ville. Ils se lavent, lavent leur linge, chantent, échangent, discutent. Sous des parasols de fibre tressée des brahmanes donnent des conseils, récitent des mantras. Les astrologues palmistes étudient les conjonctions célestes ; les sadhus en grande tenue orange avec leur trident ou fleuris comme des marquises d’Ancien régime tirent sur leur chilum. Les enfants jouent et s’éclaboussent ; les vaches broutent ordures et morceaux de carton. Leurs bouses, pétries en galettes, sèchent près du linge sur les glacis des palais de maharadjahs, des temples et des constructions hétéroclites qui bordent les berges du grand fleuve. Les mendiants mendient comme tous les jours de toute leur vie ; les lépreux attendent les pèlerins, leur bol de riz et des lendemains meilleurs. À Manikarnika, sur le grand ghât de crémation, des dizaines de corps sont incinérés chaque jour sur des bûchers de cèdre. Ils espèrent ainsi avoir le privilège d’échapper au cycle des réincarnations et atteindre enfin la Libération…

Vous êtes à Bénarès, Varasani pour les Indiens, la plus vieille ville du monde toujours active.

HORS DU TEMPS

Je suis venu une première fois à Bénarès, il y a déjà longtemps, et j’ai eu bien des états d’âme face à la misère des plus mal lotis et la précarité de la plupart. J’ai oscillé de la compassion à la détestation – comme parfois en amour – pour revenir tel un pendule au désir d’aider tempéré par un sentiment permanent d’impuissance. 

Bénarès est une ville hors du temps, en tout cas d’un autre temps. Nous vivions peut-être ainsi en Occident au Siècle des Lumières où tant restaient dans l’ombre. J’ai quitté ce caravansérail, qui fait souvent songer aussi à une cour des miracles, en pensant que je n’y reviendrais jamais. Et puis, un an ou deux plus tard, j’ai été attiré à nouveau par ces lieux magnétiques. Et j’y retourne chaque année, parfois plus, depuis 10 ans, toujours séduit, enthousiaste et toujours un peu désespéré. Pas mystique à plein temps, ni même à temps partiel, mais peut-être un peu plus sage…

LA PLUS LONGUE PHOTO DE MONDE

Cette ville fascinante, ses habitants, j’ai appris à les connaître, j’ai tissé des liens d’amitié, dans la capitale de la soie c’est facile. Les Indiens adorent être pris en photo, j’ai passé beaucoup de temps à les photographier. Les hommes sont très beaux, très dignes en vieillissant; beaucoup de femmes somptueuses, malgré leur dénuement, ont un port de princesse, parées de leurs bijoux même pour les travaux les plus triviaux dans leurs saris saturés de couleurs. Les enfants du soleil sont magnifiques. J’ai longuement traqué l’instant vrai et la lumière pour que ces images soient des reflets de vie. J’espère avoir réussi.

J’ai aussi photographié l’ensemble des berges de la rive gauche de Bénarès – la rive droite n’est pas bâtie – plus de 5 Km depuis Assi Ghât jusqu’à Raj Ghât et le pont de chemin de fer, et réalisé ce qui n’avait encore jamais été fait : la plus grande photo du monde, du moins la plus longue. J’ai assemblé des centaines de photos prises pendant des jours et des jours en barque en une seule photo, sans raccord visible. Un gigantesque panorama de 60 m par 0,75 cm. J’aimerais pouvoir proposer bientôt une grande exposition. Sur ce document patrimonial, on distingue très bien les activités des gens, la vie grouillante le long du fleuve, dans un décor des Mille et une nuits.

LE LIVRE : « BÉNARES, AU-DELÀ DE L’ÉTERNITÉ »

Je viens de publier un grand « beau livre » cartonné sur la ville sainte : « Bénarès, au-delà de l’éternité » (Éditions D’Orbestier). 144 pages avec plus de 175 photos et un panorama géant en dépliant hors-texte de deux fois 1,60 m, deux extraits très significatifs de la plus longue photo du monde que vous avez découvert partiellement sur le côté. J’ai choisi le centre de Bénarès et les ghâts de crémation à Manikarnika.

Dans ce livre, j’ai aussi voulu faire ressentir ce que j’avais vu à Bénarès et lors de mes nombreux séjours en Inde. Les chapitres expliquent l’essentiel de ce que perçoit et tente de comprendre un Occidental : la vie des gens, le pur et l’impur, les castes, les cérémonies, les sadhus et autres saints hommes, l’animation de la ville, les petits métiers, le travail de la soie… et des enfants, les rites de crémation… enfin une galerie de personnages amis ou rencontres d’un moment. Des textes précis pour témoigner d’un certain regard, celui d’un voyageur amoureux.

J’ai également réalisé deux posters géants panoramiques de 1,60 m x 0,42 m de ces lieux magiques.

DÉSOLÉ POUR LE TORTICOLIS…

C’est une partie de cette photo que vous découvrez ici en vous tordant le cou au risque d’attraper un torticolis qui me désolerait ou en retournant votre écran ce qui n’est pas très pratique. Je sais que c’est inconfortable mais je n’ai pas trouvé d’autre solution pour vous la présenter. Les logiciels sur le web limitent les photos en largeur. Si quelqu’un sait comment je peux réorienter mon panorama pour le présenter sur le net, je suis preneur.

Ma fréquentation de l’Inde, de Bénarès et de ses habitants, m’a appris à ne pas me mettre à la place des gens. Je suis moi, ils sont eux, tellement différents et souvent bien proches. Beaucoup puisent dans une sagesse et une connaissance qui remonte à l’époque où nous étions encore dans les cavernes. Vouloir imposer nos systèmes de pensée et nos modes de vie, c’est prendre le risque de détruire des valeurs qui nous paraissent souvent irrationnelles mais qui déterminent en profondeur les comportements de bien des Indiens et ne sont sans doute pas plus folles que nos croyances. Ici comme ailleurs, on n’échappe pas au progrès, aux influences, aux modes, à l’occidentalisation… mais en Inde, plus qu’ailleurs en Asie, on résiste par nécessité mais aussi par conviction profonde. Lisez donc Rohinton Mistry et vous verrez qu’il est difficile, injuste et sûrement illusoire, de vouloir changer « L’équilibre du monde ».

Si vous souhaitez voir des extraits du livre, cliquez ici:

Quelques pages du livre

Le livre : « Bénarès au-delà de l’éternité » (Éditions D’Orbestier) Textes et photos de Xavier Armange, est à découvrir ou à commander chez tous les bons libraires où chez l’éditeur. Cliquez ici :

Bénarès  - Le Livre

Deux modèles de posters géants, signés, en édition limitée à 100 ex. sont disponibles sur :

Les posters géants

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Bio-bibliographie

Blog de Xavier Armange


Et comme il me reste un peu de place et que vous avez eu la patience de me lire jusqu’ici, encore un effort, voici le démarrage de mon livre, pour vos immerger dans le monde fascinant de la ville de Shiva.

 

Finalement, le Doon Express n’aura eu qu’une heure et demie de retard quand vous poserez le pied sur le quai de la gare de Cantonment dans la bousculade des flux et reflux simultanés, violents comme les vagues successives des pluies de mousson, l’entassement des bagages et des gens, les cris de vendeurs de tchai, les odeurs d’eau de rose, d’ammoniaque, de sueur et d’humanité souffrante. 

Votre premier sac sera embarqué par un premier porteur et le second dans d’autres mains, double bakchich oblige. Vous traverserez avec peine l’immense hall devenu dortoir bariolé où d’innombrables familles attendent. Un train sans doute, une vie meilleure ou la délivrance qu’on vient chercher en pérégrinant ici comme on va à La Mecque ou à Lourdes. Les porteurs vous imposeront un taxi, vieille Ambassador à la Tintin. Non. Alors un mototaxi, tuk-tuk à trois roues encapoté de noir. Non. Un vélo rickshaw (prononcer rikcha) ? Vous direz oui. Oui. Leurs conducteurs sont les plus misérables, les plus maigres avec des yeux injectés qui peinent après douze heures de pédalage intensif à trouver au creux de leur dolti les quelques roupies qu’il leur faudra pour vivre encore une journée de plus et pour acheter le soir le mauvais alcool de riz qui les aidera à dormir quelques heures, recroquevillés dans le panier de leur tricycle. Avec ceux-là on ne discute pas le prix. On essaie seulement de leur faire comprendre où l’on va. Beaucoup ont fui la misère de Dacca, parlent le bengali et rien d’autre, émigrent dans la ville sacrée avec le simple espoir de pouvoir manger, pédalant toute la journée sur un vélo qu’ils ne pourront jamais acheter. Quand ils recevront votre pourboire qui double le prix de la course, leur sourire furtif vous redonnera un peu de bonne conscience, celle du voyageur épuisé par des heures d’un train bondé qui rêve d’une douche dans une chambre routarde avec vue sur le Gange. Une chambre pas chère dont le prix d’une seule nuit représente deux semaines du travail de votre conducteur.

Dans la nacelle cahotante vous submergera d’abord une déferlante de chaleur, moite, que les ventilateurs et les fenêtres ouvertes du train vous avaient fait un peu oublier ; le bruit assourdissant des klaxons ; les moteurs pétaradant de gros nuages de fumée en compétition avec les groupes électrogènes qui tentent de suppléer aux coupures quotidiennes d’électricité. Et cette vague humaine, votre part de ce gros milliard d’Indiens, poussera vers vous mille tentacules, mains sans phalanges des lépreux, doigts menus des gamins à la recherche d’une roupie et d’un stylo, demandeurs et vendeurs de n’importe quoi. 

Coincé entre un bus bondé et une camionnette Tata branlante, vous retiendrez jalousement vos bagages entre une charrette à bras convoyant des monceaux de ballots, d’autres rickshaws, des milliers de rickshaws lourds de grappes animées, de pièces de soie, d’entassement d’enfants en uniforme, retour de l’école, de musulmanes rigides dans leur armure noire, escortées par leurs maris en pyjamas blancs, de commerçants enturbannés, de balayeuses cambrées dans des saris multicolores, belles comme des princesses des Mille et une nuits, parées de leurs bijoux d’or, toutes leurs richesses sur cette terre, et de sâdhus barbus plus ou moins saints, armés de leurs tridents, les trois signes de Shiva peints sur leur front ridé. Vous attendrez que les vaches sacrées finissent de ruminer de vieilles offrandes de fleurs et des lambeaux de sacs plastiques pour gagner quelques précieux mètres sous le regard impuissant de policiers kakis armés de lathis de bambou. Un groupe de pèlerins, vêtu d’orange, escortés par leur gourou, tentera de vous couper la route, un enterrement aussi peut-être, le mort paré d’un suaire brillant dominant sereinement l’agitation sur son échelle de bambou porté par quatre chandals pressés d’atteindre les bûchers de crémation, Manikarnika Ghât, but final du voyage, ultime purification.

À Godaulia, au plus fort de l’agitation, vous approcherez du fleuve sacré et ce sera aussi la fin de vos épreuves. Quand vous descendrez de votre plateforme branlante, mille autres mains se tendront pour vous guider, vous aider, vous vendre des cartes postales, de la soie, des offrandes, des massages, des sutras, des mantras, de la came, des filles ou la bonne aventure. Vous vous engagerez à pied dans le sombre labyrinthe des ruelles sombres du chowk, sentant l’urine, la bouse, les charognes en décomposition, l’encens et les fleurs des offrandes. Contre quelques pièces on vous remettra sur le bon chemin avec la promesse d’une visite demain à la factory de brocart, à l’angle du temple au lingam de Shiva, symbole phallique enduit de poudre rouge. Suant, soufflant, crotté, fourbu, vous découvrirez enfin votre balcon sur le Gange.

Vous serez arrivé au but de votre voyage, dans la plus vieille ville du monde, pour beaucoup la plus sacrée. Bénarès.

Le livre : « Bénarès au-delà de l’éternité » (Éditions D’Orbestier) Textes et photos de Xavier Armange, est à découvrir ou à commander chez tous les bons libraires où chez l’éditeur. Cliquez ici :

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Bon voyage sur le Gange

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